L’apprentissage à la Renaissance numérique

By | 2014/06/08

dans le temps

Le numérique et l’apprentissage ont toujours eu des relations passionnelles. Rappelons que le numérique est né vers le deuxième millénaire avant JC, lorsque des humains décidèrent d’arrêter de communiquer par des dessins, créant alors un ensemble de symboles abstraits, un alphabet.

La manière dont ces alphabets ont été créés est relativement bien connue, et est décrite dans divers ouvrages. Leurs chronologies, leurs interdépendances, leurs filiations, montrent un complexe mêlant des systèmes symboliques, des systèmes cunéiformes, des systèmes alphabétiques.

L’Egypte antique utilisait en parallèle un système figuratif, les hiéroglyphes, lequel mêlait des transcriptions phonétiques et des représentations symboliques, comme le chinois, et un système cursif, le hiératique, qui simplifiait la tâche d’écriture. Le hiératique a donné à son tour naissance au démotique, plus proche d’un alphabet, vers -650.

Deux siècles plus tôt, les Grecs, à l’inverse, ne poursuivent pas le trop complexe Linéaire B, et stabilisent un alphabet, directement issu de l’alphabet phénicien. De cet alphabet, ils gardent la forme des lettres, les sons associés, et la séquence alphabétique. Surtout, ils ajoutent une immense innovation : la voyelle. L’alphabet Grec est simple et efficace.

Cette simplification est importante pour le partage des connaissances, et donc pour l’évolution de la civilisation.

Un alphabet trop complexe le réserve à une élite, qui a le temps de passer par un apprentissage sophistiqué. A l’inverse, un système plus simple permet non seulement son appréhension par le plus grand nombre, mais libère le cerveau pour appréhender les usages de l’alphabet, au lieu de le monopoliser sur son décodage.

Au contraire des hiéroglyphes, réservés à une caste supérieure, l’alphabet Grec a vocation à être diffusé plus largement. On le voit par exemple au travers d’une des lois de Charondas, sur l’enseignement : « Il ordonna que tous les fils de famille apprendraient à lire & à écrire sous des Maîtres gagés par le public : car il jugeait bien que, sans cette condition, ceux dont les parents ne seraient pas en état de payer les Maîtres seraient privés de cet avantage. Il était persuadé avec raison que cette connaissance doit précéder toutes les autres : car c’est par l’Ecriture que s’exécutent les choses les plus utiles de la vie. ».

Il est d’ailleurs intéressant de citer la suite de l’analyse de Diodore de Sicile à propos de l’art de l’écriture : « C’est par lui seul que les actions des morts illustres demeurent dans la mémoire des vivants ; que ceux qui sont les plus séparés les uns des autres par la distance des lieux, se rendent présent à leurs amis, & conversent avec eux ; que les guerres les plus vives se terminent entre les Rois et les nations, & se changent par la foi des traités & des signatures mutuelles en une paix solide et durable ; que les sentences & les maximes des sages, les réponses des Dieux, les leçons de toute espèce de Philosophie passent dans tous les pays & sont transmises à la postérité la plus éloignée. » On pourrait remplacer « l’art de l’écriture » par « le numérique » sans changer le sens profond de cette phrase ; on attend juste que les gouvernements actuels en comprennent l’importance pour signer des traités via Internet …

La simplicité de cet alphabet, lié à une diffusion élargie, permet entre autres l’explosion des connaissances, qui se cristallise à Alexandrie. Elle facilite l’émergence de penseurs qui ne sont pas forcément issus d’une grande noblesse ou d’une élite. Pythagore est fils de ciseleur, Socrate fils de sculpteur, Epicure fils d’enseignant, Aristophane fils de soldat-citoyen, Archimède fils d’astronome, et on ne sait pas grand chose de l’origine d’Euclide.

Néanmoins, il faut citer Socrate, qui refusait l’alphabet parce que « il ne véhicule pas la connaissance, mais l’illusion de la connaissance », d’où son enseignement purement oral, avec des jeunes gens qui marchaient autour de lui, les péripatéticiens. Socrate était l’un des premiers enseignants conservateurs, qui refusait le numérique.

Il y a une autre raison à l’importance de cette simplification. Depuis peu, les neurosciences nous permettent de mieux comprendre les mécanismes mis en œuvre dans le cerveau pour réaliser des tâches complexes. Le rôle fondamental dans l’apprentissage de l’écriture de la relation entre les phonèmes et les graphèmes a été montrée4. Apprendre à lire nécessite un « recyclage » d’une partie du cerveau, qui était initialement destinée à la reconnaissance des formes, essentiellement des objets et des messages. On peut penser que, plus ce recyclage est facilité, plus le cerveau garde sa capacité d’effectuer d’autres tâches complexes. A l’inverse, lorsque la tâche d’association des formes visuelles, des phonèmes, et du sens, est compliquée, le cerveau est trop mobilisé pour ce décodage, et l’est moins pour d’autres processus.

Sans alphabet, il n’y aurait pas d’informatique : les ordinateurs sont les supports de programmes, qui eux-même sont basés sur de la logique mathématique, et traitent des zéros et des uns. Ces programmes s’écrivent selon des langages qui obéissent à des grammaires formelles. Le terme Anglais correspondant vient du latin digitus, le doigt.

Les ordinateurs, et les réseaux, sont basés sur des alphabets qui, eux aussi, ont été conçus pour représenter le plus efficacement des connaissances, sous formes de contenus textuels, audio, images, vidéos, et maintenant sensoriels.

Cette faculté de transmettre de l’information et du savoir autrement que par le texte est l’une des plus grandes opportunités d’innovation pédagogique que le numérique nous offre, puisqu’elle permet de communiquer avec le cerveau par bien d’autres canaux que le texte, réalisant ainsi ce que les chercheurs nomment « le brain ergonomics », qui sera décrite plus loin dans ce texte. Par un retour amusant de l’histoire, c’est la revanche de Socrate qui se produit actuellement.

dans l’espace

Les innovations technologiques ont toujours permis, in fine, de faire face à des grands challenges qui se présentaient à l’humanité. Les technologies qui ne correspondent à aucun usage n’ont jamais prospéré.

La vie est un constant frottement entre la technologie, et ses usages. D’un côté, la technologie, tout comme la science qui la supporte, construit un corpus de connaissances qui s’appuie sur lui-même. A l’inverse, dans le champs social ou des sentiments, on aime, on déteste, on commet des erreurs qui semblent toujours les mêmes depuis des milliers d’années. La moindre lecture des œuvres d’un auteur grec antique nous laisse toujours impressionné de leur jeunesse éternelle, comme si les sentiments et les situations n’avaient pas pris un ride, et pouvaient s’appliquer à notre société moderne sans rien n’y perdre.

Ce qui change, en revanche, est le contexte. Nous faisons face, depuis le milieu du XXème siècle, à une énorme rupture : la croissance de la population. Le premier janvier 1950, il y avait 2,5 milliards d’individus sur terre. Soixante et un an plus tard, nous dépassions les 7 milliards.

Ceci a un impact énorme : nous sommes dans un monde où les interactions ont explosé. Nous avons plus d’élèves, plus de clients, plus de partenaires, plus de salariés. Les rues sont plus remplies de voitures, les avions, les trains, les transports en commun sont de plus en plus bourrés. Nous sommes dans un monde sous une énorme contrainte. S’il en fallait une preuve, il suffirait de demander à un jeune de 18 ans ce que représente conduire une voiture en région parisienne : la où les seniors ont appris avec la pression urbaine augmentante, cela est pour lui un cauchemar.

Un monde sous une telle contrainte doit se réorganiser pour résister à la pression. C’est un système qui est loin de son équilibre thermodynamique, et l’une des conditions pour survivre est de faire circuler l’information efficacement8. En prenant le problème à l’envers, beaucoup de grands dysfonctionnement systémiques ne sont pas dus à des manques de qualité, mais à une mauvaise circulation de l’information entre des équipes différentes, que ce soit lors du design ou lors d’opérations. Apollo 13 en est un parfait exemple.

Il y aurait plein d’autres exemples qui montrent que la bonne marche de systèmes nécessite une circulation efficace de l’information, non pas au niveau de managers de haut niveau, mais bien entre toutes les personnes travaillant le long d’un même processus. En ce sens, le modèle hiérarchique se révèle être une catastrophe dans un monde sur-contraint, puisqu’il ne fait pas bien circuler l’information. Ceux qui travaillent dans des organisations très « en silo » le constatent au quotidien.

Internet, parce qu’il est le support de la communauté, parce qu’il permet les échanges entre individus le long d’un processus, parce qu’il est le support d’une intelligence collective, est l’outil dont nous avons besoin. C’est parce que le monde est complexe, et très contraint, que le numérique s’impose comme un nouveau langage ; pas l’inverse.

Il nous faut donc abandonner un certain nombre d’idées du passé : la linéarité, la prédictibilité, la reproduction à l’infini de schéma standardisé. Dans un TED célèbre, Sugata Mitra nous parle d’un monde « qui repose sur un ordinateur, la bureaucratie. Et pour alimenter cet ordinateur, nous avons inventé un autre ordinateur : l’école ». Ceci est parfaitement légitime dans un monde stable ; il l’est beaucoup moins dans un monde en équilibre dynamique, en homéostasie. Il l’est encore moins dans un monde où il faut constamment inventer de nouvelles formes pour maintenir cet équilibre, en autopoïèse.

Dans un tel monde, les organisations hiérarchiques, en silo, ne peuvent plus maintenir cet équilibre, et créer de nouvelles formes. En revanche, des équipes partageant un même objectif, sont à même de créer les outils nécessaire pour faire face. Le logiciel libre en est un des exemples les plus évidents.

Dans un tel monde, l’environnement devient plus accidentogène, et chaque erreur peut devenir une catastrophe. L’apprentissage traditionnel, qui développe des automatisme dans une reproduction du passé, doit faire la place à la simulation, qui permet la réactivité nécessaire lorsque les changements de l’environnement sont de plus en plus imprédictibles.

Cependant, la révolution technologique n’est rien si elle ne s’accompagne pas de changements de modes d’organisation, voire de culture. Et ceci ne se fait pas sans peine. La Renaissance, qui fut un moment d’extrême tension entre la technologie, la science, et l’art qui faisaient de magnifiques avancées, a été aussi une tension avec les modes de vies très inspirées du religieux qui avaient du mal à accepter le changement ; tout comme en 2014, année où les tensions entre les anciens modèles et les nouveaux atteint un paroxysme qui fige nos sociétés. Nous sommes entrain de vivre une Renaissance, une Renaissance numérique.

De même qu’à la Renaissance, le rapport au corps a changé, celui-ci pouvant être disséqué, c’est le rapport au cerveau qui est notre plus grand challenge, source de nos plus belles innovations. Tout comme à la Renaissance, ceci ne se fait pas sans peurs, crispations sur le passé, déni du futur.

dans le cerveau

On croit souvent que les révolutions technologiques sont le fruit d’un ordre immuable, que l’on n’aurait jamais pu faire émerger une nouvelle technologie plus tôt. L’apparition des technologies à travers l’histoire nous prouve pourtant que ce n’est pas autant par des raisons matérielles que par des raisons psychologiques qu’apparaissent les révolutions industrielles. Une technologie est adoptée quand l’Humanité est prête à la recevoir, sinon elle est rejetée. Ainsi Kondratieff et Schumpeter nous ont montré que l’adoption d’une nouvelle technologie au cours de l’histoire a une dynamique sigmoïdale11, c’est à dire que le moment historique où la moitié d’une population a adopté la technologie est un moment instable, qui précède soit l’adoption massive, soit le rejet massif.

Si la théorie des ensembles aurait pu naître deux mille ans avant Cantor, que la pile électrique a bien existé au troisième siècle avant notre ère, ou que la machine de Pascal aurait pu être inventée dans l’Antiquité, c’est que les révolutions technologiques posent avant tout un problème intensément psychologique à l’Humanité. Comme le prouve l’expérience de conformité d’Asch et d’autres expériences menées au 20ème siècle, lorsqu’un individu ou une population a le choix entre 1) l’acceptation de la vérité et la sortie de sa zone de confort et 2) le rejet de la vérité et le maintien dans sa zone de confort, il choisit presque systématiquement le second. Ce principe d’inertie psychologique explique un phénomène très connu dans l’adoption des technologies ou des révolutions scientifiques : tout changement de paradigme passe par trois étapes. D’abord il est considéré comme ridicule, puis comme dangereux, enfin comme évident. Le droit de vote des femmes ou l’abolition de l’esclavage nous donnent de bonnes illustration de ce principe, et nous ne devons pas oublier qu’il est toujours à l’œuvre : toute révolution technologique sera considérée comme ridicule par la majorité de la population. Si une idée n’a pas été considérée comme ridicule puis comme dangereuse par les masses, elle ne peut pas être révolutionnaire.

Comme toutes technologies, les neurotechnologies sont neutres. Elles ne sont ni bonnes ni mauvaises, mais elles sont puissantes. Elles permettent de prédire des comportements, de manipuler des individus comme des foules, et donnent un levier exceptionnel à la pensée et à la décision humaine. Or si la psychologie a été utilisée comme arme à la fois par Goebbels et par la CIA, la neurotechnologie est aujourd’hui massivement étudiée par le complexe militaro industriel américain. Mais ce n’est pas une raison pour en rejeter les applications fantastiques qui vont profondément marquer le 21ème siècle, au même titre que la biomimétique et les nanotechnologies avec lesquelles elles vont grandement interagir.

Le principe des neurotechnologies est l’application concrète des découvertes en neurosciences, c’est à dire des sciences qui étudient le système nerveux, bien au delà du seul neurone. Le système nerveux est une colonie de cellules qui interpénètre notre corps du cuir chevelu à la voûte plantaire, des intestins à la peau, et qui forme, avec notre cerveau et la colonne vertébrale, le « système nerveux central » dont l’apex est le cerveau, le corréla biologique de nos décisions, de nos émotions, de notre pensée, de notre langage, de nos apprentissage, de toute notre cognition intellectuelle et de notre personnalité.

Encore aujourd’hui notre ignorance du cerveau est abyssale, comme à toute époque nécessairement l’ignorance de l’Humanité est infiniment plus grande que sa connaissance. Ce que nous connaissons du cerveau nous donne pourtant l’illusion de presque tout en connaître. Mais de même que la physique de 1901 attendait encore la relativité et la théorie quantique, les neurosciences d’aujourd’hui ont encore des découvertes inimaginables devant elles. Et de même que Lord Kelvin refusait de croire à l’existence des rayons X ou au vol d’engins plus lourds que l’air, ce sont les neuroscientifiques d’hier et d’aujourd’hui qui s’opposeront le plus certainement aux neurosciences de demain. La science humaine est ainsi faite, toujours parce que les changements de paradigmes doivent nécessairement être considérés comme ridicules puis comme dangereux avant d’être cyniquement acceptés comme évidents.

La révolution neurotechnologique ne peux plus être arrêtée aujourd’hui. Elle va certes passer dans ce que l’on appelle le « chiasme d’adoption » en économie de l’innovation, moment historique qui peut durer plus d’une décennie durant lequel une technologie est fonctionnelle mais également anonyme, pour diverses raisons dont notamment l’inertie psychologique des foules et des individus. Nous sommes peut-être aujourd’hui dans ce chiasme, qui fait que les neurotechnologies sont encore « sous le radar », ou bien « dangereuses ».

Ces technologies apportent une meilleure adéquation de la connaissance au cerveau. Pendant des millénaires nous n’avons quasiment utilisé que le langage – une fenêtre minuscule sur le cerveau, et qui sature très vite – pour transférer la connaissance. Or soyons très clair : nos modes d’enseignement ne sont absolument pas ergonomiques. Si le cerveau était une main ouverte, nos modes d’enseignement ne stimuleraient qu’une partie du petit doigt. Là se situe le principe de l’ergonomie cérébrale : redistribuer la charge de la connaissance sur plusieurs aires cérébrales physiques et sur plusieurs modules de l’esprit. Cela, bien que des pionniers l’aient expérimenté depuis des temps immémoriaux, nous apprenons tout juste à le faire scientifiquement (c’est à dire d’une façon testable et reproductible) à l’échelle du cerveau, à l’échelle du neurone et de la cellule gliale. Les conséquences en sont absolument fascinantes.

Si les cours d’hier, disons-le clairement, ont chimiquement tordu notre cerveau par leur manque profond d’ergonomie, les cours de demain nous rappellerons un principe simple : jouer est le mode naturel d’apprentissage des mammifères, et la souffrance n’est en aucun cas un corréla nécessaire de l’ardeur à l’apprentissage.

Or la connaissance mondiale double en moins de 9 ans18. Cette croissance exponentielle de la connaissance, qui est une expression de plus de la complexité du monde, nous force à innover dans nos modes de transmissions. Là encore, au risque assumé de placer certains lecteurs en dehors de leur zone de confort psychologique, les principes d’enseignement de la troisième république qui constituent encore, du moins en théorie, l’essentiel de notre système éducatif, sont issus de la révolution industrielle ; car en aucun cas les humanistes, de Vittorino da Feltre à Montaigne en passant par Rabelais, de Vinci, Budé ou Pascal n’enseignaient ainsi. Ils sont totalement dépassés par la situation actuelle.

Aujourd’hui en effet il faut adapter l’enseignement au cerveau, et non pas le cerveau à l’enseignement, ce que nous avons fait pendant les deux derniers siècles. Aujourd’hui il faut transmettre à la fois beaucoup plus et beaucoup mieux la connaissance. Aujourd’hui il ne faut plus attendre qu’une connaissance soit morte, c’est à dire établie dans des programmes, pour l’enseigner. Il faut au contraire, par exemple, enseigner l’existence de la matière noire et de l’énergie noire dès le plus jeune âge, ce que nos principes d’enseignement en France nous interdisent strictement. Aujourd’hui en effet, et demain plus encore, il faut raccourcir au maximum le temps entre une découverte scientifique et son enseignement. Il faut surtout rendre les cours plus agréables au cerveau, s’intéresser à la motivation des élèves, à leur système limbique, aux voies dopaminergiques que les jeux vidéo stimulent très efficacement, et les cours traditionnels quasiment pas. Aujourd’hui nous opposons trop souvent encore un monde du divertissement de plus en plus excitant, immersif, et profond émotionnellement à une éducation toujours aussi plate qu’en 1905.

Or si le fils de paysan de 1905 préférait largement l’émotion d’apprendre la géographie à celle de former des meules de foin, l’étudiant d’aujourd’hui trouve l’enseignement pétri de platitude à côté de ce que les technologies peuvent lui offrir. Nous aurions tord de considérer ces technologies comme dangereuses, puisqu’elles sont, au contraire, potentiellement riches en apprentissage, et qu’un jour leur utilisation sera la norme d’une époque moins barbare que la nôtre. Un jour en effet, nos cours seront plus compétitifs sur le plan émotionnel que les jeux vidéo-mêmes. La réalisation de ce principe est la clé de l’apprentissage moderne. Sa concrétisation est l’enjeu de l’ergonomie cérébrale.

dans la classe

Dans le passionnant rapport de l’académie des sciences sur « l’enfant et les écrans », Serge Tisseron met en opposition la culture du livre (favorise l’unicité, la temporalité, l’identité unique et le refoulement) et la culture des écrans (favorise la multiplicité, la spatialité, les identités multiples et le clivage). Plus important, il préconise le mélange des deux. Ainsi, lorsqu’un enfant a joué à un jeu vidéo, typiquement une culture de l’écran, il conseille aux parents de lui faire raconter ce qu’il a vécu, le plongeant ainsi dans le narratif, ce qui constitue la culture du livre.

L’apprentissage n’est donc pas un choix entre plusieurs théories, il est un aller-retour, qui devrait se baser sur un couple intuition – rationalisation. La rationalisation est nécessaire : sans elle, nous fabriquerions un monde de fausse science, qui créerait d’un côté des esclaves, d’un autre des dictateurs, et rien entre les deux. Mais la rationalisation sans intuition créé la science desséchante, elle épuise, donc appauvrit les esprit, et créé d’un côté des élites, d’un autre des rejetés du système. C’est dans cette systémique que l’apprentissage efficace se situera, fait d’allers-retours entre le cerveau gauche et le cerveau droit, pour mieux les connecter.

Les neurosciences montrent que le cerveau utilise une grande partie de ses capacités pour décoder la parole, et l’écrit. Il est donc moins disponible pour le véritable travail de structuration nécessaire à tout apprentissage, dans sa phase rationnelle. Tout travail effectué en amont pour faciliter ce travail est bienvenu, d’où l’importance de la phase d’intuition.

C’est dans cette phase d’intuition que le jeu se révèle d’une immense utilité, puisqu’il permet trois principes qui se révèlent fondamentaux : le fun, l’engagement, le travail collaboratif. Il ne doit pas essayer de parler au cerveau rationnel. Loin des sudoku, serious games, et autres jeux ludo-éducatifs, le jeu doit procurer du plaisir, tout en créant les bonnes connections dans le cerveau, favorisant ainsi un apprentissage rationnel futur. Lorsque celui-ci aura lieu, le cerveau gauche pourra puiser dans les zones du cerveau travaillées par le jeu les éléments nécessaires à la rationalisation, laquelle deviendra moins ardue.

C’est tout l’enjeu des neurotechnologies que de savoir créer les jeux qui peuvent réaliser cette ouverture d’esprit. La plupart des jeux sont soit amusants, comme de lancer des oiseaux sur des cochons, mais ne laissent aucune trace utilisable ; soit au contraire demandent un effort, comme d’aligner des chiffres dans des carrés de trois de côté, mais ne procurent pas forcément une jouissance. Seule la connaissance scientifique des mécanismes du cerveau permet de créer les jeux qui possèdent les bonnes qualités. Les neurotechnologies sont un domaine encore balbutiant.

dans la vie

L’éducation innove beaucoup dans cette Renaissance numérique, que nous vivons actuellement. Comme dans toute phase de tectonique des plaques, rien n’est vraiment stable : MOOC, classe inversée, codesign, travail collaboratif, sont autant de tentatives de construire l’éducation non pas de demain, mais d’aujourd’hui ; c’est urgent, car la planète est en surchauffe…

En revanche, cette Renaissance numérique, qui se base sur l’intelligence collective et la féconde, passe par la mise en réseau de toutes les intelligences. Cette mise en réseau nécessite la compréhension de deux fondamentaux : la systémique d’un ensemble complexe, donc le rôle important de l’information bien distribuée, et ce qu’est une intelligence, d’où l’avènement des neuro-technologies.

Nous sommes en train de donner naissance à la Noosphère de Pierre Theilhard de Chardin.

3 thoughts on “L’apprentissage à la Renaissance numérique

  1. Mousset Jean-Michel

    Bravo et merci pour cet excellent article, cher Idriss ! Et notamment à ta référence à Pierre Teilhard de Chardin, grand visionnaire puisqu’il inventait ce concept de noosphère en 1922…

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  2. Antony GLAZIOU

    Remarquable article, à la fois rendu accessible au plus grand nombre (le contraire m’eût étonné !) et en même temps plein de bon(s) sens. Merci à son auteur.

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  3. Ghislain Messe

    Ces idées sont à la fois simples et révolutionnaires. C’est bien de pouvoir les énoncer et de les partager. Je les partage toutes et espère que notre société pourra sortir de son clivage psychologique sur le numérique.

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